La Miviludes a identifié plusieurs critères pour caractériser une dérive sectaire.
La lutte contre les dérives sectaires ne consiste pas, en France, à lutter contre des groupes, des mouvements, des croyances ou des doctrines, mais contre des comportements qui sont à l'origine de très graves dommages subis par des personnes, des familles et par la société.
La Miviludes lutte contre des dérives potentiellement sectaires, c’est-à-dire contre l’instrumentalisation des croyances à des fins de manipulation. Ces dérives émanent d’individus ou de groupes, malveillants ou dysfonctionnels qui, en exerçant une forme d’emprise psychologique sur ceux qui adhèrent à leurs idées, les manipulent mentalement.
Les effets habituels des dérives sectaires sont notamment des ruptures avec l'environnement d'origine (notamment familial) ; un détournement des parcours de soins habituels ; des prédations financières et, pour les plus jeunes, une perte de chance de s'instruire et de se développer harmonieusement. Les dérives sectaires constituent également une atteinte à la cohésion sociale et à la citoyenneté.
Définition
Une dérive sectaire peut être définie comme la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou la société. Les dérives sectaires sont à la fois un concept au fondement d’une politique de prévention et une méthode d’analyse de phénomènes délictuels et criminels.
Il s’agit d’un comportement abusif, permettant de placer une personne sous emprise mentale, et qui est à l’origine d’atteintes aux personnes, d’atteintes aux biens ou d’atteintes à la cohésion sociale.
Suite à plusieurs rapports parlementaires, la Miviludes a identifié plusieurs critères pour caractériser une dérive sectaire. Il s’agit d’une liste indicative et qui n’est pas limitative.
Il s’agit notamment des critères suivants :
- La déstabilisation mentale et la sujétion psychologique ou physique conduisant à des actions ou abstentions gravement préjudiciables aux personnes et plus généralement à la perte d’esprit critique et d’autonomie ;
- La rupture avec l’environnement d’origine (proches, famille) ;
- Le changement radical de comportement ;
- Le refus de l’autre et le dénigrement du monde extérieur : l’absence totale d’accès aux médias ou moyens de communication ;
- Les conditions de vie particulièrement éprouvantes ou déstabilisantes ;
- Les méthodes de recrutement trompeuses ;
- L’embrigadement des enfants ;
- L’existence d’un groupe organisé sur un mode autoritaire, opaque et cloisonné, avec présence d’un dirigeant de type leader charismatique ou praticien référent exclusif ;
- De grandes difficultés voire une impossibilité pour un membre de quitter ledit groupe ;
- Les atteintes à l’intégrité physique des personnes en état de faiblesse et d’ignorance, et plus généralement la commission d’actes criminels ou délictueux sur des individus, majeurs ou mineurs ;
- La contestation des institutions et les troubles à l’ordre public ; la menace d’atteinte à l’ordre public ;
- L’importance des démêlés judiciaires ;
- Le caractère exorbitant des exigences financières ; la violation des règlements ou de la loi (travail illégal, formation professionnelle déviante…) et/ ou l’opacité de la gestion financière ;
- Les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics ;
- L’offre de soins et de médicaments douteux et exclusive du recours à des pratiques conventionnelles ;
- Le changement inquiétant des habitudes alimentaires ;
- La violation des principes fondateurs de la République.
La principale clé de compréhension du phénomène sectaire réside dans la notion d’emprise mentale ou d’emprise, qui peut se définir comme un état de contrainte morale par lequel une personne ou un groupe exerce un ascendant psychologique sur une autre personne, au point de la placer, souvent de manière insidieuse, dans un état de sujétion, c’est-à-dire d’assujettissement voire d’asservissement.
Même si les termes qui la désignent ne sont pas strictement équivalents d’une langue à une autre, l’emprise constitue une notion largement popularisée, y compris désormais dans les relations de couple, et les techniques utilisées pour placer une personne dans cet état sont désormais mieux connues.
Dès 1961, le psychiatre américain Robert Jay Lifton comparait les modalités respectives par lesquelles des régimes totalitaires et les organisations sectaires parvenaient à un contrôle mental des personnes.
Sa consœur Margaret Singer a complété cette analyse en identifiant en 1995 six conditions préalables à la manipulation mentale (ou « réforme de la pensée ») :
- se défaire de la méfiance de la personne visée ;
- contrôler son environnement physique et social, en particulier son temps ;
- créer une perte de sens et de repères chez la personne ;
- mettre en place un système biaisé de récompenses et de punitions afin d’éloigner la personne de son comportement habituel ;
- promouvoir le système de croyances du groupe ;
- imposer ce mode de pensée ;
- et refuser tout commentaire ou amélioration potentielle.
Les techniques utilisées pour placer et maintenir un individu sous emprise sont de natures très diverses et s’inscrivent dans un processus structuré, progressif et insidieux. Le processus d’emprise est graduel : il débute souvent par une phase de « séduction », visant à donner à la personne qui est en l’objet l’illusion qu’elle est en train de nouer une relation de confiance avec son interlocuteur.
À ce stade, la personne à l’origine de l’emprise mentale valorise sa future victime et fait en sorte qu’elle se sente « élue », hors du commun et en tous cas différente des autres, ce qui peut l’encourager à abaisser sa vigilance et à livrer, lors de discussions personnelles ou collectives, des détails de sa vie et révéler des fragilités personnelles, qui pourront ensuite être exploitées par l’auteur de l’emprise mentale.
Progressivement, une relation de dépendance se construit, laissant s’installer une phase d’endoctrinement, où l’adepte se crée de nouveaux repères et parfois même une toute autre vision de la société.
Cette phase peut être concomitante à une phase d’isolement, au cours de laquelle le groupe ou l’auteur de l’emprise encourage ou impose une distance entre l’adepte et son ancien environnement (famille, amis, collègues). Cela peut inclure une diminution des contacts avec l’extérieur, la dévalorisation des liens extérieurs, souvent réprouvés par le groupe, ou même le déménagement dans une communauté isolée. L’enthousiasme de l’adepte pour sa nouvelle vie, l’adhésion aux valeurs du groupe et la difficulté de les partager avec ses proches peut insidieusement favoriser cet isolement.
L’ingérence dans la vie des « adeptes » se fait par des rencontres fréquentes, des stages et retraites spirituelles, des appels téléphoniques récurrents ou de nombreuses sollicitations sur les réseaux sociaux.
À terme, les adeptes sont dans une situation de dépendance qui peut impliquer que leurs choix quotidiens soient contrôlés par la personne ou le groupe qui exerce son emprise.
À la dépendance affective et physique, s’ajoute bien souvent une dépendance économique. De nombreuses victimes sont contraintes de dépenser des sommes importantes pour intégrer des mouvements, puis pour y rester.
Existe-t-il un type particulier de victimes de dérives sectaires ?
Une étude récente (CASTAÑO Álvaro, BELANGER Jocelyn, MOYANO Manuel, Cult conversion from the perspective of families : implications for prevention and psychological intervention. Psychology of Religion and Spirituality, 2022) portant sur l’impact, sur les familles des adeptes, des « groupes abusifs sur le plan psychologique » (« groups of psychological abuse » ou GPA), analyse le processus de recrutement, d’embrigadement et de sortie de ces groupes, en tenant compte de leurs expériences, perceptions et besoins.
Des enquêtes ont été menées auprès de 100 parents et proches de membres de tels groupes originaires de 15 pays, majoritairement d’Espagne et des États-Unis. Les résultats révèlent l’importance déterminante pour le recrutement et l’adhésion à ce type de groupe : isolement social, changements comportementaux, changements de langage, situations émotionnelles négatives, violence, participation excessive aux réunions du groupe, prosélytisme, perte d’esprit critique…), des facteurs de vulnérabilité (facteurs situationnels majoritaires dans 61 % des cas : participation d’un proche, difficultés familiales ou de couple, deuil, isolement et difficultés sociales ; facteurs personnels minoritaires dans 46 % des cas : recherche de sens, faible estime de soi, dépression, sentiment d’insatisfaction, spiritualité, faible esprit critique, besoin d’appartenance à un groupe, etc.), des motivations telles que la recherche de sens, d’une communauté, etc.
Il est particulièrement difficile pour la Miviludes de dresser le portrait type des personnes susceptibles d’être considérées comme « victimes » de dérives sectaires. Les signalements font état de cas de figure extrêmement variés.
Il est possible, compte tenu du grand nombre des signalements traités, de relever des facteurs situationnels qui rendent les personnes plus vulnérables :
- des phénomènes d’emprise peuvent survenir à l’occasion d’épreuves personnelles particulières, de situations de détresse ou de recherche d’aide (adolescence, deuil, perte d’emploi, séparation, maladie…) ;
- les personnes qui ne trouvent pas de réponse institutionnelle à leurs difficultés personnelles ou familiales (ex. présence d’un enfant en situation de handicap, d’un enfant gravement malade ou présentant des troubles du comportement) sont également plus exposées, ainsi que celles qui sont insatisfaites de cette réponse (ex. récidive d’un cancer, impasse thérapeutique) ;
- la quête de bien-être, d’épanouissement personnel, de succès ( réussite professionnelle, richesse) ou encore de méthodes d’éducation scolaire alternatives, « bienveillantes », peuvent inciter à se tourner vers des personnes ou des groupes ayant recours à des pratiques potentiellement sectaires ;
- d’autres facteurs encore, tels que la foi des adeptes, le respect, parfois l’admiration à l’égard du guide spirituel ou du responsable du groupe, peuvent faciliter l’instauration d’une emprise et de ce point de vue, les communautés qui concentrent toutes les responsabilités entre les mains d’une seule personne sont plus propices à des dérives.
D’autres facteurs d’exposition à l’échelle collective peuvent être identifiés.
Prenant la forme d’une méfiance généralisée, si ce n’est d’une contestation parfois virulente des institutions, et de « vérités alternatives », ces facteurs peuvent ouvrir le champ à une grande variété de croyances entravant parfois l’exercice de l’esprit critique, et favoriser l’expression d’un rejet de la société et finalement, la constitution de formes variées de repli communautaire, de séparatisme, et dans certains cas de dérives sectaires, lorsqu’ils s’accompagnent de processus d’emprise mentale.
Les conséquences des dérives sectaires peuvent être extrêmement lourdes pour les victimes, puisqu’elles peuvent perdre leur famille, leur argent, souvent leur profession, leur dignité, leur santé, et dans les cas les plus graves leur vie.
La Miviludes est souvent contactée en premier lieu par les proches de la victime ou des membres de sa famille qui s’inquiètent de son éloignement ou d’une rupture des relations. L’un des premiers effets des dérives sectaires est de déliter, voire de détruire les relations de la victime avec son environnement habituel.
Les effets néfastes des dérives sectaires sur la santé, à moyen et long terme, sont constatés depuis plusieurs années : après la sortie du groupe, peuvent s’exprimer des épisodes dépressifs liés à la perte de repères et à la prise de conscience des dégâts occasionnés, mais également des souffrances post-traumatiques, des troubles addictifs et dans certains cas, une psychopathologie psychotique.
Bien que le lien de causalité entre les séquelles observables et l’expérience de dérives sectaires soit difficile à établir en justice, les dommages psychologiques, même à long terme, peuvent être considérables.
Les divers effets de l'emprise
Les signalements reçus à la Miviludes soulignent régulièrement que les victimes de dérives sectaires vivent une triple rupture : avec la société dont elles s’isolent, avec les membres de leur famille ou de leur entourage qui ne les comprend plus et enfin, ce qui conduit aux préjudices les plus lourds, avec leurs propres valeurs.
Sous emprise, l’adepte se trouve dépossédé de son esprit critique et de sa capacité de jugement. Cet état de vulnérabilité explique la possibilité de préjudices de toutes sortes : exploitation physique sous forme de travail gratuit excessif, atteintes à la santé, pour les personnes malades, perte de chance d’être soigné voire de survivre à une maladie, pour les plus jeunes, perte de s’instruire, de se développer harmonieusement et d’acquérir ultérieurement une autonomie, détournements financiers, conséquences traumatiques imputables à des faits de violences, d’agressions sexuelles, mais aussi dommages causés à autrui en raison de la commission d’infractions pénales.
En outre, selon les signalements reçus, les dérives sectaires reposent presque toujours sur des enjeux pécuniaires. Souvent, les adeptes sont invités à participer à des formations, à des retraites ou à des stages présentés comme indispensables à leur intégration dans le groupe et à leur épanouissement personnel. Pour participer, ils doivent dépenser des sommes dont le montant est généralement croissant dans le temps, pouvant s’élever à plusieurs milliers d’euros pour un week-end.
La vulnérabilité des victimes peut les conduire à se laisser convaincre de céder leurs biens notamment immobiliers à la communauté, gracieusement ou pour une somme dérisoire. L’exploitation financière des adeptes peut aussi revêtir des formes plus élaborées. D’anciens adeptes rapportent avoir quitté leur activité professionnelle pour consacrer leur temps et leur force de travail au service exclusif du groupe. La main d’œuvre fournie est rarement rémunérée, ou ne l’est que selon des modalités rendant la situation de l’adepte précaire (recours abusif au statut d’auto-entrepreneur, aux contrats à durée déterminée successifs, rémunération symbolique ou tardive, absence de déclaration d’embauche et de bulletin de paie, de couverture sociale…).
Les adeptes peuvent être impliqués eux-mêmes dans la commission d’actes répréhensibles, constitutifs le cas échéant d’infractions pénales : il s’agit du phénomène « auteur-victime », fréquemment retrouvé en matière de dérives sectaires, par lequel un adepte subissant une emprise du leader ou du groupe participe, par son comportement, à cette emprise sur d’autres personnes et le cas échéant à la commission d’infractions pénales. Les débats judiciaires sur la responsabilité pénale de l’adepte, auteur d’un acte mais qu’il a commis sous emprise, peuvent dans certains cas se révéler complexes.
La difficulté à se désengager constitue l’un des éléments les plus caractéristiques de l’état de sujétion psychologique des personnes victimes d’emprise sectaire.
Une difficile prise de conscience
Cette difficulté se matérialise en premier lieu par le fait que les victimes ne se perçoivent pas comme telles : elles sont souvent dans une forme de déni de l’emprise qu’elles subissent, au point de ne pas en reconnaître les signes et de minimiser les abus ou les comportements qui leur sont préjudiciables.
Admettre que l’on subit une emprise sectaire peut demander du temps et peut nécessiter parfois une intervention extérieure.
L'isolement des personnes
Plusieurs signalements soulignent, lorsqu’un adepte quitte le groupe, l’épreuve que représente l’immense solitude ressentie du fait de la rupture des liens avec les autres adeptes. Cette difficulté est accrue lorsque l’adepte est né ou a grandi dans le groupe et qu’en le quittant, il lui est imposé de rompre aussi avec sa famille (conjoint, parents, enfants, frères et sœurs), ses seuls amis, le seul milieu qu’il a vraiment connu.
La dépendance à l'égard du groupe ou du leader
La dépendance est un autre facteur freinant le désengagement des victimes. Celle-ci peut être émotionnelle, notamment par la perte de l’autonomie et du libre arbitre qui induisent souvent une peur de l’abandon et peut résulter de techniques de manipulation affective telles que la culpabilisation ou la création d’un sentiment d’obligation envers le groupe.
La dépendance de la victime peut aussi être financière, certains adeptes ne disposant plus de suffisamment de ressources matérielles pour engager un processus de reconstruction à l’extérieur. Cette dépendance économique est souvent liée aux contributions financières importantes exigées des membres du groupe, aux dons qu’il a fallu consentir y compris parfois de biens immobiliers ou de leur prix de vente, ou à l’impossibilité d’exercer une profession générant des revenus.
Lorsque la victime parvient à se désengager, le processus de reconstruction est particulièrement difficile car non seulement elle doit surmonter ses traumatismes, mais la vie au sein du groupe l’a privée de tous repères. Aussi, la sortie de groupe est une épreuve, comme quitter le domicile commun l’est, et souvent pour les mêmes motifs, pour les victimes de violences conjugales.
La Miviludes apporte son soutien, informe et oriente les victimes de dérives sectaires mais constate leurs réticences à témoigner et davantage encore à agir en justice. Cette difficulté à témoigner repose sur plusieurs facteurs : un sentiment de honte ou de culpabilité, la crainte du jugement des autres, celle d’être marginalisées au sein du nouveau cercle social qu’elles tentent d’intégrer. Les victimes évoquent parfois simplement le souhait d’oublier au plus vite ce qu’elles ont vécu.
Une sensibilisation des acteurs de l’aide aux victimes est menée dans le cadre de la Stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires 2024/2027 (ex. formation des 350 psychologues du réseau national France victimes).
L’un des principaux messages qui leur sont délivrés est d’accepter le temps nécessaire au désengagement et à la réparation, qui est un temps long.
La loi du 10 mai 2024, visant à renforcer la lutte contre les dérives sectaires et à améliorer l'accompagnement des victimes, a reporté également pour les victimes mineures le point de départ du délai de prescription à leur majorité, afin de permettre à ces victimes, comme en matière d’agressions sexuelles, de prendre conscience de la gravité des faits qu’elles ont subis.
La peur de représailles
La peur des représailles en cas de départ du groupe, manifestées par des menaces, du harcèlement, de l’intimidation ou des actes de violence physique, ou parfois seulement sous-entendues sans être jamais vraiment formulées, peut aussi être très dissuasive.
Or, les violences et les menaces exercées dans le but de contraindre un individu à pratiquer un culte ou à s’abstenir d’en pratiquer un constituent en soi un délit, faisant encourir jusqu’à trois ans d’emprisonnement (cf. article 31 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat).
La crainte de perdre des relations avec des proches : la question de l'ostracisme des anciens adeptes
Dans de nombreux cas, la difficulté à se désengager des groupes résulte de la pratique de l’ostracisme, c’est-à-dire du rejet d’un ancien adepte, qui est exclu du groupe et se voit imposer une rupture brutale avec les membres du mouvement qu’il quitte.
Souvent perçue comme insurmontable, la menace d’une excommunication ou d’une ostracisation peut dissuader les adeptes de sortir du mouvement.